Le marché de l’art aime la rue Etienne-Dumont
La rue Etienne-Dumont, depuis treize ans fief genevois de Bonhams, célèbre maison de ventes aux enchères fondée à Londres en 1793, leader absolu de la vente de bijoux au Royaume-Uni, et maison généraliste qui couvre 53 domaines du marché de l’art, n’est plus son terrain de jeu exclusif. En effet, Koller, la familiale zurichoise créée en 1958, vient d’ouvrir à quelques mètres, dans la même rue…
Cette arrivée de la maison zurichoise à la rue Etienne-Dumont fait des ricochets comme un caillou lancé sur un plan d’eau et me porte à pousser la porte de Bonhams.Coup de projecteur mérité : d’une part, la maison est gérée en Suisse par une équipe exclusivement féminine, dirigée par Stéphanie Schleining, secondée par Nina Skunca et Lisa Salama, d’autre part, elle vient de réaliser un joli coup de maître à l’international en décrochant la vente d’une partie des effets personnels de Diane Keaton, le genre de vente glamour qui était jusqu’ici le propre de Christie’s ou Sotheby’s. En 2023, Alain Delon avait déjà préféré Bonhams à d’autres pour vendre sa collection d’art, dessins et tableaux amoureusement acquis pendant 60 ans, au fil de sa prestigieuse carrière cinématographique, dont un magnifique Dufy, “La baie de Sainte-Adresse”, qui a trouvé preneur pour plus d’un million d’euros. Après avoir été présentée à Genève lors d’un cocktail en présence d’Anouchka, la collection d’Alain Delon s’est envolée pour Paris où elle s’est vendue aux enchères, en réalisant un total de plus de 8 millions d’euros. Mais, restons ici pour rencontrer Stéphanie, Nina et Lisa.
Stéphanie Schleining et Nina Skunca (assises) avec Lisa Salama (debout), l’équipe tout feu tout flamme de Bonhams en Suisse, dans ses locaux de la rue Etienne-Dumont, ci-après le Dufy ayant appartenu à Delon.
Ces pros élégantes, brillantes et polyglottes ont toutes des CV qui soulignent leur pedigree. Stéphanie, titulaire d’un Master en Histoire de l’art et Littérature de l’Université de Genève, a d’abord fait une solide carrière de plus de vingt ans chez Sotheby’s, où elle était la spécialiste reconnue en Art suisse. En 2024, belle promotion, elle rejoint Bonhams comme Directrice pour la Suisse : “Ce poste implique une variété que je n’avais pas avant comme spécialiste cantonnée dans un seul domaine, et me donne accès à un vivier de collectionneurs et collections”. Elle est également membre de la Fondation pour le Droit de l'Art à Genève. Nina a travaillé chez Christie's à Lugano et Genève pendant 12 ans, avant d’arriver rue Etienne-Dumont en 2019. Titulaire d'une Licence en Beaux-Arts et Arts décoratifs de l'Institut Sotheby's à Londres, elle adore le contact avec les clients et dénicher des trésors en Suisse, mais également organiser des ventes de voitures anciennes. Elle valse ainsi avec aisance d’un Poliakoff à une Bugatti. Elle sourit : “Mon premier client était un Italien, très sympathique, qui m’a confié ses bolides et depuis, j’ai un faible pour les voitures de collection”.
Nina avec un de ses catalogues de ventes de voitures de collection
Enfin, la brune Lisa, benjamine de l’équipe, 30 ans, est arrivée en 2023. Cette juriste passionnée de droit administratif, titulaire d’un Bachelor en droit de l’Université de Genève, mais aussi d’un Master en fiscalité de l’art décroché à Lyon, a les yeux qui brillent quand elle évoque cette joie particulière que lui donne son job : “J’adore appeler les clients pour leur annoncer une bonne nouvelle”. A titre personnel, chacune craque pour un domaine de l’art : le tournant du Siècle pour Stéphanie, avec le basculement vers l’Art Nouveau et ses courbes, les Impressionnistes pour Nina et l’art du Moyen-Orient pour Lisa, qui rappelle que la maison détient le record mondial pour la vente d’un vase de mosquée en émail, oeuvre du XIVè (env. 1358) acquise pour plus de 5 millions de francs suisses. Ce vase était dans la famille d’un ancien Premier ministre égyptien depuis 1906, et se trouve aujourd’hui au Louvre d’Abu Dhabi. Après l’évocation de ces trajectoires lumineuses, je m’en veux presque de casser l’ambiance : l’arrivée de Koller à la rue Etienne-Dumont, à quelques mètres seulement de leur entrée, fait jaser le village, qu’en pensent-elles ?
Elles sont trop bien élevées pour dire qu’elles jugent la démarche agressive et se contentent à l’unisson d’adopter une courtoisie britannique en souhaitant la bienvenue à la firme, qui ose une telle proximité. Il est clair que le changement d’adresse de Koller qui était avant cachée dans des locaux surannés, en haut d’un escalier latéral du Palais de l’Athénée, a un impact. Le marché de l’art est un écosystème où un changement d’adresse relève de la stratégie. En l’espèce, en quittant une adresse hors des remparts pour rejoindre la rue Etienne-Dumont dans un cadre modernisé, la maison zurichoise vient gratter le marché de l’art en voisine de la britannique à l’aura mondiale.Kollerveut-elle ainsi dépoussiérer son image et rendre son expertise plus visible ? L’inauguration, en présence de la famille, s’est tenue le 23 avril dernier apportant une animation bon enfant dans la rue, même si dans la soirée, les basses du DJ ont dérangé les riverains. Ce qui est certain, c’est que les deux maisons de ventes ont le point commun d’être généralistes sur le sol helvétique, ce qui les fait cibler la même clientèle, les mêmes collectionneurs, les mêmes types de trésors, notamment dans des domaines spécifiques, comme l’Art asiatique. De l’extérieur, on ne peut que se réjouir de cette nouvelle animation au village et on a envie de dire, comme pour un jeu : que les meilleurs gagnent.
L’inauguration de Koller au 14, rue Etienne-Dumont, le 23 avril 2026.